21/11/08

Le dé d'Atanas - Hervé Picart

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Bon, je vous le confie tout de suite : ce roman a un charme fou ! Il vous emmène à Bruges, la ville perdue dans la brume et le froid polaire, avec ses canaux et son climat spectral. En bord de quai, se trouve une boutique baptisée L'Arcamonde. Il suffit de pousser la porte, d'entrer dans ce délicieux capharnaüm et de faire la connaissance, autour d'un lait chaud parfumé à l'anis, de Frans Bogaert. C'est un antiquaire cultivé, le Sherlock Holmes du bibelot mystérieux, qui cache dans son arrière-boutique un antre peuplé de créatures cybernétiques. En clair, notre homme sait allier les technologies modernes à la science infuse en un claquement de doigts !

Le roman s'ouvre sur l'arrivée d'une beauté pâle arborant une longue chevelure blonde - Mme Margaret Van Ostade. Elle a en sa possession un étrange dé hérité de son grand-père. Ce n'est pas un dé comme les autres, il est anormalement froid et résiste à toute source de chaleur. Aussitôt intrigué, Bogaert se lance dans une recherche frénétique pour percer le mystère de cet objet incongru.

Aidé de sa ravissante assistante prénommée Lauren, le sosie parfait de Lauren Bacall, notre gentleman distingué et érudit remonte la piste de la mythologie lituanienne et perçoit chez sa trop belle cliente un secret bien mal dissimulé.

Un régal, ce roman. Ce que j'ai surtout apprécié, c'est son atmosphère, son écriture et son invitation à décrypter l'énigme dans l'énigme. Alors que tout est gris et froid à l'extérieur, préférez lire ce trépidant roman au coin du feu ou sous la couette.

Il m'est très difficile de le classer : cela ressemble à un roman policier, mais l'enquête pourrait frustrer les plus aguerris, et pourtant il y a une chasse au trésor, une épopée façon Indiana Jones et un hommage sous forme de grâce et de canaillerie au cinéma de l'âge d'or hollywoodien. Les clins d'oeil fusent, les personnalités aussi troublantes qu'énigmatiques de Bogaert et son assistante ne sont pas sans rappeler certaines figures mythiques.

C'est envoûtant, sombre et voluptueusement nostalgique. C'est une parenthèse enchantée en cette saison triste et chagrine.   

Et comme l'indique la couverture, il s'agit de la première enquête de l'antiquaire... "le premier tome d'un grand roman-feuilleton moderne" ! A suivre.   

Le blog : http://arcamonde.hautetfort.com/

Le premier chapitre du Dé d’Atanas est disponible : vous pouvez le télécharger ici.

HERVE PICART - Le dé d'Atanas - chapitre 1.pdf

Le Castor Astral, novembre 2008 - 206 pages - 12€

12 volumes à paraître
L'orgue de quinte [ L'Arcamonde 2 ] : mars 2009

Les recettes de l'Arcamonde :

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Lait d’anis (anijs melk) à la façon de Bogaert

 

 

Pour un bon mug revigorant, porter à ébullition 25 centilitres de lait auxquels on ajoute trois étoiles de badiane (anis étoilé) et un clou de girofle. Laisser ensuite infuser dix minutes. Retirer badiane et girofle. Ajouter une cuillère à soupe de péquet de Liège ou de bon alcool de genièvre, ainsi qu’une cuillère à café de liqueur de mandarine (ou de Grand Marnier), et 7,5g de sucre (soit un morceau et demi). Mélanger. Redonner un petit coup de flamme si nécessaire car cela se déguste bien chaud quand tout gèle dehors…

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17/11/08

En espérant la guerre - Dominique Conil

517MbsEQeKL__SS500_Il y a 25 ans, les journaux ont consacré leur une à l'affaire Pierre Livi, le braquage du siècle, un mas encerclé, une centaine de gendarmes mobilisés, deux morts, une disparition et une femme - Anne Valetta - seul témoin de toute l'histoire. Et cette femme est restée muette, intransigeante, secrète, mystérieuse et donc fascinante.

Léon, jeune journaliste qui souhaite partir en reportage de guerre, se voit confier le gros dossier par son chef. L'eau a coulé sous le pont, peut-être aujourd'hui Anne Valetta va accepter de parler et avouer où est caché Pierre Livi. Mais le petit chemin qui mène à la Baume, où se terre Anne, est long, terre dure, pierres dénudées, ligne végétale et cours d'eau, mais le plus souvent caillasse et ronces poussiéreuses. Là où est la maison le silence est total, rien ne bouge sous le soleil de plomb.

Et puis c'est le malaise. Léon a une migraine fulgurante, il trouve refuge dans la maison fraîche et pas très lumineuse, Anne babille. Car elle accueille cet homme chez elle et le surprend en choisissant de raconter son parcours, mais sans question, sans réfléchir. Un peu comme si elle parlait seule, face à un miroir. Et en échange, elle n'attend rien. « Vous savez, vous ne devriez pas me parler et le regretter. Vous en avez trop dit. Des fois, les gens se mettent à vous haïr quand vous êtes leur dépositaire. »

Ce qui ressort de ce premier roman est le portrait saisissant d'Anne Valetta. Cette femme ne nous dit pas tout, derrière sa façade de Pénélope qui attend son Ulysse. Autant de fidélité désarçonne notre journaliste, lui-même empêtré dans une histoire sentimentale qui part à la dérive. Il n'est pas le seul à ressentir ce vertige de l'incompréhension : Carmen, la fille d'Anne, le dit tout de go. Cette histoire ne concerne que sa mère. « Pierre Livi, c'est propriété privée. Propriété d'Anne Valetta. C'est pas mon père, c'était son mec. J'ai eu que des contes et légendes. Tout ce que je sais, c'est que le héros, il ne s'est pas montré pour moi, que dalle. »

Le désenchantement résonne dans cette histoire, au même titre que l'espoir et la résignation. On y parle aussi d'engagement, d'illusion et de liberté. Anne Valetta raconte, le lecteur dispose. C'est sincèrement un roman d'ambiance où tout se passe dans cette vieille bâtisse qui porte un nom prémonitoire - le Baume du Mal. Et il y a la figure souveraine d'Anne Valetta, implacable et touchante, impénétrable et admirable. Forcément antipathique, agaçante. Mais qui marque.

Au commencement était une histoire d'amour, et elle s'est éternisée, pétrifiée dans l'attente... Ce premier roman en livre les pleins et les déliés avec une constante remarquable, une rigueur parfois déconcertante, car l'émotion est écartée. On s'enrôle dans une histoire de coeur comme on part à la guerre, avec la trouille au ventre et le chagrin d'en garder des cicatrices. Mais ça vaut le coup, rien que pour l'effervescence. Et Léon l'a bien compris. Nous aussi.

Très bon roman, très bien écrit.

Actes Sud, octobre 2008 - 174 pages - 18€

Merci à l'auteur !

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03/10/08

La petite cloche au son grêle - Paul Vacca

Attention, pépite ! Gros coup de coeur pour ce roman.
D'ailleurs, il est tellement incroyable que c'est presque lui faire injustice d'en parler, mes mots n'arriveront jamais à la cheville d'une telle histoire. Mais je vais essayer, par souci de vouloir partager mon amour pour ce roman. Et puis, comme il est écrit à un moment dans le livre : "Quel bonheur de partager un secret ! Maintenant, ils savent comme nous que ce livre est un grimoire empli d'heureux sortilèges."

L'histoire se passe dans un petit village du Nord de la France, au charme bucolique rafraîchissant et enchanteur. La Solène coule le long d'un sentier herbeux, à travers les sous-bois. Là, le jeune narrateur de 13 ans et sa mère Paola ont trouvé leur refuge et butinent l'air fleuri en laissant éclater leur bonheur. Il y a une vraie complicité entre eux, un amour grand comme le monde. Le père est témoin passif, mais pas totalement en retrait non plus. Il est le cafetier du village, il voue à son épouse une admiration sans bornes. En gros, tout le monde est beau, tout le monde est gentil et c'est la belle vie.

Non, bien sûr. La belle Paola est malade et doit se rendre à Paris pour des examens. Surtout ne pas inquiéter le garçon et prétendre qu'elle rend visite à une vieille tante. C'est juste une histoire de quelques jours... En attendant, notre jeune héros est amoureux d'une demoiselle qui le snobe. Avec son copain Mouche, il échafaude des plans tordus pour attirer son attention, mais le résultat n'est pas à la hauteur des attentes. Et puis, il y a aussi la prof de français, la terrible Mlle Jeannin, qui vante les barbaries et autres solécismes dans lesquelles se noient ses rédactions avec un sadisme écoeurant, et ce, devant toute la classe !

C'en est trop pour la mère. C'est vrai que son fils n'aime pas les livres et risque mal de devenir un grand écrivain. Sauf qu'elle ignore que ce même fiston est plongé, tous les soirs, dans un pavé aux longues phrases sinueuses, qui éveillent en lui des sentiments nouveaux et vertigineux. En rentrant d'une promenade, le garçon a trouvé un livre abandonné, qui appartenait à une femme belle comme le jour, il s'en est emparé et le cache sous son oreiller. Il s'agit de Marcel Proust, Du côté de chez Swann. "Je ne sais pas encore à quel point ce livre va changer notre vie."

La suite est une valse étourdissante entre les éclats de rire, la tendresse, l'envie et le désespoir. C'est beau à en pleurer ! J'ai longtemps cru qu'on allait échapper au chagrin tant l'auteur s'ingéniait à faire basculer les passages tristes avec ceux plus joyeux. Bien entendu, j'ai versé ma petite larme. Pourtant je ne voudrais pas qu'on charge ce roman d'un pathos gluant et déplacé, c'est tout le contraire. C'est une histoire d'admiration, d'amour et de grandeur. On peut aussi y voir un hymne formidable au pouvoir des mots et de la lecture, à son bienfait fédérateur (tout un village se mobilise pour créer un spectacle). Ne passez pas votre chemin et dévorez ce livre... il est magnifique !   

un grand merci à l'auteur de m'avoir fait partager ce plaisir de lecture ***

Philippe Rey, mars 2008 - 180 pages - 16€

L'avis de Cathulu

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30/09/08

La Promenade des Russes - Véronique Olmi

Sonietchka, treize ans, vit seule avec sa grand-mère Macha, rue Rossini à Nice. Cette dernière, née en 1901, se prétend être la seule survivante (encore en vie) de la Révolution Bolchévique et ainsi tout connaître du mystère Anastasia, la princesse disparue. Elle écrit de longues lettres au directeur d'Historia, les récite à voix haute à sa petite-fille, il faut qu'elle comprenne tout, qu'elle la soutienne et l'escorte pour se rendre à la Poste. Elles s'y rendent donc, à un train d'escargot, la grand-mère fière comme Artaban, la petite tétanisée et ennuyée de cette rengaine.

Ce qu'elle aimerait, c'est aller à la plage, profiter du soleil, se baigner, rêvasser sur un banc et non plus s'enfermer dans cet appartement sombre, encombré, qui sent la laque Elnet et la poudre de riz. Tout est dépassé, figé comme une image, Sonia a envie de tout chiffonner pour l'envoyer à la poubelle. Elle veut de la vie, de l'amour, un signe de tendresse. Sa mère est partie on-ne-sait-où, son père fait sa vie de son côté, seule reste sa grand-mère, trop protectrice. C'est la croix et la bannière pour mettre un pied hors du foyer. Un jour, elle ment et se rend en cachette à un rendez-vous fixé par Olga, sa mère.  C'est le point de départ d'une existence qui va foutre le camp.

L'histoire est racontée par l'adolescente de treize ans, ce qui donne beaucoup de fraîcheur, de légèreté, d'humour et de naïveté au récit. Cela masque le souci premier que présente l'intégration des étrangers dans un pays inconnu, pour Sonia c'est un problème voilé. Elle ne se sent pas russe, à l'instar de sa mère qui a choisi de fuir tout ce qui s'en approchait, elle ne se sent pas française non plus. Elle aurait aimé être une Camille Dubois, plus passe-partout, mais elle est Sonietchka, détentrice d'un flambeau que lui brandit sa Babouchka (et qui lui pèse franchement).

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La promenade des Russes n'est pas un roman historique, mais plutôt le parcours initiatique d'une demoiselle mal dans sa peau. Cela pourrait ressembler à une biographie romancée de l'enfance de Véronique Olmi, rien n'empêche d'y croire. Mais l'important n'est pas de savoir ce qui est vrai ou faux, inspiré ou fantasmé. On embarque facilement dans le coeur de ce récit, teinté de poésie, de blues, de drames familiaux, de grandeurs et décadences du royaume russe... On s'attache énormément à cette petite Sonia, une adolescente pas comme les autres, et qui le soir rêve dans son lit de se rendre à Manderley, à force de lire et relire Daphné du Maurier, dans le dos de sa grand-mère (vraiment une femme qu'on admire et qu'on ne comprend pas non plus). Elle est sèche, sévère, excessive, peut-être un peu toquée aussi.

On cernera mieux son histoire en ayant tout lu le roman,  pourquoi toutes les femmes de cette famille sont si vulnérables et comment le passage du relais, entre les générations, peut s'assurer sans peine ni heurts. Pour cela, le livre possède un charme secret qu'on ne soupçonne pas forcément à la première lecture, c'est simplement en laissant passer le temps qu'on se surprend à conserver une profonde tendresse et affection pour cette histoire (et pour les personnages !). Vraiment troublant, ce roman. Il est tourné vers la nostalgie, les non-dits, les secrets de famille, mais il n'est jamais morose pour autant. C'est un beau roman, pas facile à décortiquer mais on lui conserve, au chaud, un vrai sentiment de reconnaissance.

La promenade des Russes

Grasset, septembre 2008 - 248 pages - 16,90€

Véronique Olmi chez Auteurs TV (merci lily!)

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29/09/08

La réconciliation - Anne Constance Vigier

Sous cette couverture qui fleure bon le printemps, se trouve une histoire moins légère, centrée sur une femme, qui approche de la quarantaine, divorcée et mère de jumeaux, Alice et Antoine, âgés de quinze ans. Ces derniers s'envolent pour l'île de Gorée, deux semaines durant, et l'abandonnent à son triste sort : son père vient loger sous son toit. Parce qu'il doit suivre plusieurs examens médicaux, parce que l'hôpital se trouve juste en face de son appartement, parce que ça enlèverait une épine du pied de la mère, parce que c'est comme ça... La narratrice est effondrée, paralysée. C'est toute son enfance qui lui revient en pleine figure.

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Son père a été une véritable ordure, il n'y a pas d'autres mots pour le décrire. Il était violent, autoritaire, exécrable, irascible et méprisant. Il a saccagé ses souvenirs d'enfance, a ruiné sa vie de femme jusqu'au jour où elle a choisi son émancipation. Mais aujourd'hui c'est lui qui a besoin d'elle, il est malade, diminué, obligeant. Prendra-t-elle sa revanche ? Or, c'est autre chose qu'il se passe. De façon incongrue, cette cohabitation vient lui renvoyer son vrai visage d'épouse bafouée, de mère dépassée et de femme lasse d'un travail qui stagne (son livre, en cours de traduction). La narratrice est déprimée. Accueillir son père, c'est comme faire une thérapie avec des effets secondaires déstabilisants.

Et le lecteur ingurgite ce vague à l'âme avec un stoïcisme remarquable. On pourrait s'attendre à un certain marasme, à quelques règlements de compte, à des éclats et autres qualificatifs d'oiseaux. Que nenni. Nous récoltons de la tempérance, des doutes, une certaine asthénie et des dialogues de sourds. C'est une histoire rentrée, dans le sens où les deux protagonistes se contiennent, ne se touchent jamais, se parlent à peine et sans jamais se faire face. Il y a un fossé entre eux dans lequel tombe le lecteur, heureusement il n'y a pas de mal ! C'est juste qu'on s'attendait à autre chose de ce roman - une réelle confrontation.

Finalement l'auteur décide d'employer la situation conflictuelle, qu'implique la relation entre le père et la narratrice, pour brusquer cette femme dans son moi profond. Ce retour du père qui a besoin d'elle l'oblige à fouiller en elle, à décrypter et soigner ses petits bobos. Il faut la voir s'accrocher à ses enfants, qui eux recherchent à se détacher. Gentiment, mais sûrement. Sans y penser, ce roman finalement traite de sujets personnels, de l'enfance et de la maternité. C'est plus complet qu'on imaginait... J'ai bien aimé (mais je n'ai pas l'impression d'avoir su parfaitement le communiquer, dommage).

 

 

 

 

La réconciliation

Editions Joelle Losfeld, août 2008 - 138 pages - 13,90€

Du même auteur : Entre mes mains

Un repas entre un père et sa fille, entre huîtres et malentendus.
Anne-Constance Vigier lit un extrait de son dernier roman «La Réconciliation» :

http://www.libelabo.fr/2008/09/18/%c2%abla-reconciliation%c2%bb/

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26/09/08

Le choix des âmes - Olivier Larizza

Comment raconter la petite histoire de ce livre ?
En fait, il faut remonter le temps. Olivier Larizza est l'auteur du roman "Mon père sera de retour pour les vendanges" (Anne Carrière, 2001) que j'ai lu en février 2004 (oui, ça date!). J'avais beaucoup apprécié sa plume et son histoire. C'était déjà à propos de la première guerre mondiale, des Poilus coupés du monde, dans l'enfer des tranchées, déprimés et dégoûtés par le carnage dont ils seront les témoins. Ce petit roman se plaçait du point de vue d'un garçon de 10 ans qui attend le retour de son papa et va lire en cachette de sa mère les lettres qui lui révèlent l'atrocité du conflit.

C'était une approche séduisante et rafraîchissante. Mais Olivier Larizza n'a pas voulu en rester là, il revient sur le sujet de la guerre et des Poilus avec ce nouveau roman : "Le choix des âmes". On n'aura jamais tout dit, tout écrit sur cette prétendue "der des ders". Et c'est bon de ne pas oublier non plus.

Le roman s'ouvre sur cette phrase : "J'ai trente-deux ans et je vais mourir." Elle est prononcée par un soldat qui vit un vrai calvaire. Horloger de son état, installé à Nantes, il a été mobilisé et conduit au Vieil-Armand, une montagne d'Alsace surnommée HWK. Pas peu fier d'avoir tenté d'esquiver l'offensive - l'homme a perdu un doigt lors d'un entraînement  - il s'imaginait exempté pour rentrer chez lui, auprès de Natacha, sa jolie femme venue de Martinique. Mais l'Etat Major n'a eu aucune pitié.

Ce que notre malheureux confie à son carnet est un rapport sur les heures de combat, les pluies d'obus et la menace du gaz, la solitude, l'ennui, le désolement, la maladie et les rats qui galopent à leurs côtés. Vision très sombre et amère d'une guerre qui ne découvrait pas son vrai visage dans les journaux ! Pour le moral des troupes, on mentait, on cachait, on édulcorait. Sur le terrain, les hommes deviennent prêts à tout pour fuir ce gourbi (désertion, auto-mutilation, suicide). Tout plutôt que retourner au combat !

A force de voir ses camarades tombés comme des mouches autour de lui, notre narrateur a fini par craquer et secrètement choisi la date butoire de septembre. Il lui faut trouver une solution, lors de sa trop brève permission - durant laquelle il goûte très peu au retour d'une vie normale - mais il ne souhaite plus retourner sur le mortel HWK.

Confession sinistre, mélancolique, douloureuse d'un soldat perdu dans une lutte à laquelle il n'entend rien.
Ce récit révèle aussi la formidable solidarité entre les gars, l'amitié et les temps forts, quelques miettes de bonheur grapillées un peu honteusement. Mais l'instinct de survie trône.
Motivé par l'écriture de ce journal, tel un exutoire, le narrateur se découvre le goût de partager et raconter son histoire, en même temps que la fibre paternelle naît en lui.

Le Choix des âmes, qui paraît quelques semaines avant le 90e anniversaire de l’armistice de la Première Guerre mondiale, jette la lumière sur ce site hallucinant, classé monument national au même titre que Verdun et pourtant peu connu, où plus de 60 000 soldats français ou allemands ont trouvé la mort. C’est que son souvenir a toujours gardé quelque chose de tabou, tant la guerre y a éclaté dans sa logique la plus absurde. Source : Anne Carrière

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Un extrait, très convaincant sur la morosité ambiante, la rage teintée de désespoir de cet homme, résolu et lucide :

"Je ne sais pas si je dois persister à raconter cette guerre, à me perdre dans ses méandres, à nommer l'innommable. Parfois je me convaincs de ne coucher sur le papier que les moments agréables, les instants de joie, les rires et les nostalgies heureuses, les regards emplis d'émotions telles des ombres en duel... J'écris pour me soulager mais également, et surtout, pour qu'on me lise, plus tard. Je veux être lu, compris, aimé. Je veux qu'on se souvienne de moi et de ce que je pouvais faire de mon coeur, de mes neufs doigts : de la dentelle. De celle que je tresse avec la dixième phalange, qui m'est la plus chère : ma plume.

Ca fait bien longtemps, néanmoins, que je ne crois plus à la postérité. La postérité a été inventée pour les gens comme moi, comme nous, petits hommes bleus. Elle a été créée pour les esprits trop vifs ou trop rebelles ou trop gourmands d'une existence empêchée : dans le but de leur faire admettre qu'ils ne perdent rien à rater leur présent, à gâcher leur vie réelle, puisqu'une autre la prolongera, qui aurait la beauté de l'éternité. Ces salades, je ne les gobe plus ! Que ce soit en religion, sciences guerrières ou même littérature, je ne crois plus du tout à la postérité, je m'en fous ! D'abord, aucun corps ne peut profiter de sa prolongation spirituelle. Ensuite la postérité dépend de la survie de l'humanité et de sa bienveillance, or les deux me semblent salement compromises. La postérité est une imposture."

Le choix des âmes

Anne Carrière, septembre 2008 - 256 pages - 18€

Merci l'auteur !

 

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22/09/08

L'excuse - Julie Wolkenstein

Je tâtonne pour parler de ce livre, parce qu'il est remarquable et trouver les bons mots pour le décrire n'est pas chose facile ! Pour le résumer en quelques mots, dirons-nous, ceci n'est pas qu'un roman, c'est une enquête littéraire, un jeu de pistes. On suit l'héroïne - Lise Beaufort - dans sa collecte de sources (ou ressources) cachées lorsqu'elle prend possession de son héritage : une maison sur l'île de Martha's Vineyard, léguée par son cousin Nick, après le décès de la tante Françoise. Elle va y découvrir trois boîtes remplies de photos, de cassettes et d'un manuscrit intitulé Déjà-Vu.

Ce récit, écrit par Nick, entend démontrer que la vie de Lise a été copiée sur celle d'Isabel Archel, l'héroïne du roman de Henry James - Portrait of a Lady. Une relecture s'impose, décortiquant point par point ce fait avéré par Nick. De son côté, Lise pinaille. Elle lit cette longue dissertation en prenant des pauses, le temps de fumer, de boire du champagne et de flirter avec le skipper. Elle songe, soupèse et complète les passages brumeux. Car ils sont nombreux - Nick a beau prétendre avoir joué le rôle du cousin Ralph, secrètement amoureux d'Isabel Archer, il n'est pas autant l'observateur avisé et confiant !

A sa façon, Lise veut lui rappeller qu'il se trompe. Elle rembobine le film de sa jeunesse - exilée française, orpheline et riche d'un joli pécule, érudite, prétentieuse et effrontée, elle n'a jamais cessé de tracer son bonhomme de chemin par la force de son indépendance, son audace et son amour pour un certain Gilles (Gilbert Osmond ?). Au diable les coincidences - la maladie de Nick / Ralph Touchett ; la rencontre avec Marie / Madame Merle ; l'adoption d'Alabama / Pansy et l'inclination de Charles / Lord Warburton. Et j'en passe !

L'exposé de Nick est prodigieux, éloquent et tient parfaitement la route. La contre-attaque de Lise est à la hauteur de la verve de cette femme sensationnelle. Nos deux protagonistes sont quasiment ex-aequo. Et pourtant, l'histoire va connaître un singulier rebondissement : prise de doutes, Lise va vérifier si sa vie a vraiment été écrite par un autre, et si elle n'a fait que subir cette histoire, malgré elle.

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L'Excuse est un incroyable roman à tiroirs ; c'est un brillant exercice de style, un commentaire de texte instruit, le portrait d'une femme par le truchement d'une figure fictive, une chasse au trésor littéraire, une chronique sociale au charme Fitzgeraldien. C'est limpide, cultivé, mélancolique, construit comme un vrai labyrinthe, on aime s'y perdre, tracer son chemin, suivre des sentiers battus et battre la mesure avec ravissement. On sort étourdi, mais ravi.

Julie Wolkenstein, professeur de littérature comparée, auteur de l'essai "La Scène Européenne, Henry James et le romanesque en question" * met en application des années de passion au service de la littérature grâce à ce roman captivant et exceptionnel.

Je vous le recommande fortement !

Question subsidiaire : Faut-il avoir lu James dans sa vie pour plonger dans ce livre ? Je vous le conseille, chers amis lecteurs, mais ce n'est pas obligé que cette lecture remonte à la veille non plus. ;o)

L'Excuse

P.O.L, août 2008 - 345 pages - 20€

* éditions Honoré Champion, 2000.

Pour compléter vos achats : 

 

 

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19/09/08

Twist - Delphine Bertholon

Une fillette de onze ans est enlevée sur le chemin de l'école. Pendant cinq ans, la petite Madison Etchart ne donnera aucun signe de vie. Elle s'est évaporée. Une Volvo noire a croisé son chemin, et zou. Plus rien. Les enquêteurs ignorent tout des circonstances, une cellule de crise est créée mais les maigres pistes aboutissent à des désillusions. A la longue, les parents de Madi se renferment mais ne veulent pas perdre espoir. Pour sauver sa peau, la mère écrit de longues lettres à l'absente, qu'elle ponctue d'un "N'oublie jamais que je t'aime", et se promet de les brûler le jour où sa fille rentrera.

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L'attente commence, terrible et épuisante. Frustrante, aussi. Les proches veulent se serrer les coudes, mais les nerfs sont à fleur de peau. On se heurte et se blesse pour une pécadille. On se reproche les manques, les loupés et tout le tintouim. On se raccroche aux quelques branches existantes. Stanislas, le petit voisin de dix ans son aîné, était le béguin de Madi et son prof de tennis. Ce samedi du kidnapping, il avait rendez-vous avec la jeune fille mais a annulé pour une histoire de coeur sans lendemain. Pour lui aussi, le temps va compter. Exilé à Paris pour ses études, il va rencontrer la fille au tee-shirt trop grand (Louison), aussi fascinante qu'agaçante. Il tombe éperdument amoureux d'elle, tandis qu'elle le mène par le bout du nez. Il pense mourir d'amour quand Madison refait la une des journaux.

Cette gamine intelligente et futée a croupi dans un terrier chez R., celui qu'on ne nomme pas. Il est son bourreau, son trait d'union pour la survie, il incarne la haine et l'affection, de manière ambiguë (cher syndrome de Stockholm!). On connaît son calvaire par les livres qu'elle griffonne avec rage et désespoir. Ce sont ses béquilles, qu'elle cache du regard de l'homme qui la séquestre.

L'écriture est ce qui sauve nos trois personnages, un instinct de survie pour compenser l'impuissance et éloigner la détresse. Ne jamais baisser les bras, à aucun moment. Madison a prouvé que lire et écrire avaient été ses deux planches de salut, même si l'incertitude et l'effroi ont aussi été ses compagnons d'infortune. Cette histoire, inspirée d'un fait divers, sait admirablement échapper au témoignage délirant et larmoyant du cauchemar qui frappe une famille par la disparition d'un enfant. On ne lâche aucune larme, c'est formidable !

J'avais personnellement peur de tomber dans une emphase déplacée, un climat malsain et éprouvant - en tant que jeune maman. J'ai eu l'agréable surprise de lire une histoire passionnante, écrite avec justesse et élégance. Le récit de la petite Madison, notamment, se révèle étonnant, charmant, plein d'humour et d'ironie. On côtoie ses heures de captivité, pas toujours drôles non plus, mais on échappe à toute névrose, toute affliction. C'est une lecture que je conseille, pour sa vitalité et son message d'espoir. Cela parle d'attente et d'amour, à un sens très large !

 

Twist

JC Lattès, août 2008 - 428 pages - 18€

L'avis de Solenn, enthousiaste aussi


Michel Field / Delphine Bertholon : Twist
envoyé par hachette-livre

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18/09/08

New Wave - Ariel Kenig & Gaël Morel

 

 

Ce livre est né d'un projet cinématographique : New Wave, téléfilm écrit et réalisé par Gaël Morel pour Arte. L'idée était simple : partir du scénario pour en faire un roman, une forme d'adaptation à l'envers. Et c'est Ariel Kenig qui fut approché pour participer à ce projet et rendre "une copie" singulière, personnelle et aussi indépendante du film. - A lire en préface, pour s'en convaincre.

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L'histoire est celle d'une adolescence en province, dans les années 80. Eric entre en 3ème au collège, il n'est plus dans la classe de son ami Thomas mais fait la rencontre de Romain, un garçon hors du commun. Indépendant, sûr de lui, il affiche un look punk, c'est également un passionné de musique, il compose et chante dans son coin, bref cette amitié nouvelle pourrait donner des ailes à Eric. Lui-même a une histoire familiale assez lourde, il n'est pas heureux chez lui, et seul son frère aîné trouve grâce à ses yeux. C'est ce qui le lie à Romain, cette vénération pour le grand frère, qui est, dans les deux cas, engagé dans l'armée.

L'ambiance du roman est assez morose, proche du spleen. Cette histoire aboutira d'ailleurs à une tragédie, laquelle se révélera retentissante à la toute dernière ligne du roman. En refermant ce livre, on reste coi. Aussitôt on reprend les bonnes feuilles en mettant le doigt sur les détails qui nous avaient échappés. Et là, plus de doute possible.

On ne traite plus en surface d'une énième chronique d'amitié entre adolescents désespérés mais on aborde un vrai récit dramatique, avec son lot de cache-misère et ses malheurs en sourdine. C'est absolument flippant, et notamment spectaculaire dans les portraits des familles. Anna, la mère de Romain, est grandiose. Elle aime d'amour fou son rejeton, elle est entière, envahissante, curieuse et menaçante...

"Les mains dans l'évier, elle reconnut l'énormité du temps qu'elle consacrait, aveugle, à ce que d'autres mères appelaient effort, mais qui ne représentait à ses yeux qu'un moyen de prouver la totalité de son amour, de résister à l'ennui ainsi qu'à la déchéance qu'implique dans de nombreux cas l'inactivité, ou encore de prolonger cette jeunesse qui ne lui appartenait plus, cet heureux sentiment d'une maternité pleine que l'ambition de Romain, forcément, blesserait un jour." 

 

New Wave reste un projet écrit à quatre mains, un peu trop cerclé sans doute. A l'instant où le lecteur décolle, le soufflé retombe aussitôt car la dernière page se tourne. C'est juste un peu dommage, il aurait fallu étirer ce climat éthéré avant de nous lâcher brutalement dans le vide. Cela participe au choc et à la fascination mais ça provoque implicitement une légère frustration, ce sentiment agaçant qu'il manque un petit quelque chose...

A noter : une play-list est disponible en fin de roman si vous souhaitez rembobiner la musique du film (que de la new wave, bien sûr !) ...

Achetez New Wave !

Flammarion, août 2008 - 190 pages - 16€

Diffusion du téléfilm le 19 septembre sur Arte :

http://www.leblogtvnews.com/article-22100152.html

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16/09/08

Remember me - Claire Delannoy

C'est l'histoire d'une femme qui ne sait plus qui elle est, ni ce qu'elle cherche. Elle est de retour à Paris, avec en poche des adresses et quelques noms. Un soir, elle rencontre en boîte de nuit - au Remember - Vincent, un photographe qui craque pour elle. Une autre fois, elle se lie d'amitié avec Myriam au cours de la promenade de son chien. Elle croise des silhouettes qui ne lui disent rien, mais elle n'a qu'un instinct : fuir, toujours.

Elle s'envole au Québec et s'installe dans un chalet, près d'un lac. Elle y vit aux côtés d'Henry, autre ami commun de sa copine Carla, qui s'est évaporée. L'homme est prévenant, attentif et lui éclaircit ses souvenirs brumeux. Elle le suit pour un voyage à San Francisco, est submergée par les vagues du passé qui reviennent dans un va-et-vient étourdissant. Elle s'appelle Ana, elle a parcouru le monde, elle a aimé un homme - Marco - et sa vie a été en danger, d'où son traumatisme. Aujourd'hui c'est Vincent qui la recherche en publiant une annonce géante en première page du New York Times.

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Du charme, du mystère, de la séduction, des pointillés, des ombres, des grands discours, un cri d'amour, une âme perdue et désespérée... que dire encore ? Au début, le roman fait passablement maniéré et diffus. En choisissant de ne pas lire la quatrième de couverture, on ne devine pas tout de suite quel est le problème de l'héroïne. Ana paraît fragile, elle relève juste de maladie mais on n'en sait pas plus. C'est progressivement que la petite musique se met en marche et cela fonctionne plutôt bien.

Par chapitres courts, d'une plume évanescente et lumineuse, l'histoire s'écrit en s'envolant. Les pages défilent à vitesse folle, on n'a qu'une envie : connaître le secret d'Ana, découvrir son passé, comprendre les raisons de son amnésie. Le résultat est curieux, presque inexplicable. C'est subtil, et j'ai beaucoup aimé. 

Editions Léo Scheer, septembre 2008 - 173 pages - 16€

 

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