07/01/09

A contretemps - Jean Philippe Blondel

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Hugo, dix-huit ans et le bac en poche, choisit Paris pour suivre des études de lettres. Il trouve un toit chez un homme qui vit seul, Jean Debat. Un monsieur discret, souvent absent, et taciturne, qui vilipende la littérature, le romanesque et tutti quanti. Hugo est déboussolé, lui qui ne vit que pour sa passion de la lecture, il trouve son logeur secret. Limite inquiétant par son déni farouche. Cela n'empêchera pas Hugo de faire doucement son trou dans sa nouvelle vie, il trouve un petit boulot, rencontre une chérie, se lie d'amitié avec Michèle, une super libraire. Il rentre chez lui pour dormir, entre Jean et lui c'est le coup de vent.

Un dimanche matin, tout change. Son logeur sort de ses gonds en apercevant Marine, la petite amie du garçon. Il est temps d'avoir une discussion franche, entre quatre yeux. Mais cela dépasse la simple intrusion du sexe féminin dans cet appartement coupé du reste du monde, en fait Hugo va découvrir le passé de Jean.

Ce roman est clairement destiné « à tous ceux pour qui la littérature est cette étrange life-supporting machine, comme disent les Anglais, ce refuge qui permet de rester en vie  ». C'est un Jean-Philippe Blondel grand lecteur qu'on cerne dans ce roman, un amoureux des livres, qui comprend et partage ce que représente la plongée dans un univers de fiction. Savez-vous par exemple qu'un grand lecteur peut souffrir de porosité ? Et je ne parle pas de la frustration sexuelle qui expliquerait pourquoi on adhère à une histoire qu'on nous raconte... C'est ainsi truffé de petites répliques tantôt drôles ou étonnantes, tantôt déconcertantes et ronflantes. C'est à voir.

J'ai curieusement été moins sensible au spleen de l'écrivain raté, celui qui a cru et s'est cassé les dents. Cela devient un peu trop long et étouffant, les piques acerbes étant proprement dégainées pour souligner l'hostilité de celui qui a été oublié. Toutefois on touche davantage à l'ego frustré, et je ne suis pas compatissante. On peut ensuite s'intéresser à la relation complice entre l'étudiant et l'homme bougon. Oui, complice... car ces deux-là vont finir par s'apprécier, et s'apprécient déjà sans se douter. Ils s'agacent, parce qu'ils se reconnaissent l'un dans l'autre. C'est plutôt mignon.

En fait, j'ai clairement deux gros penchants dans ce livre : Michèle, une libraire exceptionnelle, unique, incomparable, et l'importance de la lecture dans la vie. Comme l'écrit le narrateur, c'est « ma dose ». On se comprend... 

Robert Laffont, 2009 - 240 pages - 19€

 

 

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15/12/08

La relieuse du gué - Anne Delaflotte Mehdevi

41k7NdKuDjL__SS500_« Cyrano, que je vous prévienne, est mon "androthérapie". Il ne me quitte jamais. J'ai plusieurs éditions de la pièce de Rostand, et toujours une à l'atelier et une à côté de mon lit. J'ouvre le soir le livre de la pièce au hasard. Je lis quelques pages et je m'endors. Mais je ne l'aime pas qu'au lit. J'ai abusé de lui dans bien d'autres circonstances comme lorsque je passais mes examens. Je l'avais tout le temps dans ma poche tel un gri-gri. Je l'ouvrais en attendant les épreuves ou ne l'ouvrais pas. Mais il était là. »

Mathilde, devenue relieuse après une courte carrière de diplomate au Quai d'Orsay, a ouvert son atelier à Montlaudun en Gironde. Elle occupe ses journées à coudre, à coller, à fignoler, à respirer les livres, c'est une passion léguée par son grand-père qui s'est endormi sous un châtaigner. Un matin de très bonne heure, on tambourine à sa porte qui s'ouvre sur un beau jeune homme, un brin mystérieux. Il lui confie un épais ouvrage qu'il viendra récupérer dans quelques jours. C'est urgent, c'est important et c'est secret. Avant de partir, l'homme a un malaise, sa beauté et son aura énigmatique intriguent Mathilde, mais elle le laisse partir sans le questionner davantage. Quelques jours après, elle apprend sa mort brutale.
L'apparition de cet individu reste obsédante pour la relieuse, qui s'interroge sur l'identité de l'inconnu, cherche à percer l'importance qu'il daignait accorder à l'ouvrage, lequel repose désormais entre ses mains, dans son atelier. Mais cette histoire commence à susciter un intérêt un peu trop vif de la part des habitants de cette petite ville, des rumeurs se propagent, des tensions naissent, une enquête a été ouverte. Mathilde elle-même a décidé de retrouver la famille du défunt et de restituer le livre ancien, en pensant ainsi accomplir les désirs de l'homme sans nom.

Ce roman possède, en plus du charme, une odeur et un son. Il est très particulier, tant il voudrait être murmuré ou lu à voix basse. C'est l'impression qu'il me donne, à me sentir coincée dans la ruelle du gué, à croiser des personnalités fortes et originales, à suivre les pas de Mathilde la relieuse. Elle a fait de sa vie une quête pour le bonheur, dans la chaleur des livres qui chuchotent leurs secrets et qui confient leur intimité à ses mains habiles et délicates. Mathilde est une amoureuse, une contemplative. Scrupuleuse, soucieuse et discrète. La rencontre avec l'inconnu qui sent la fougère et la terre fraîche va bouleverser sa petite existence, jusque là bien remplie par Cyrano et ses répliques pleines de panache. Les voisins de la relieuse ont tous des personnalités éclatantes, parmi lesquelles Mathilde apparaît finalement un peu terne et effacée. La relieuse du gué est aussi un roman à l'écriture sensuelle, à l'ambiance chaleureuse et à l'intrigue qui est un judicieux mélange de légèreté et de mystère. Le début est très, très bon. La fin manque de sombrer dans une certaine lenteur, et/ou maladresse. Mais c'est sans importance. L'ensemble de la lecture procure un sentiment de douceur et c'est un roman vraiment très agréable à lire par temps d'hiver !

Gaïa, 2008 - 268 pages - 19€

« On peut lire Bergerac de Rostand comme on le fait d'une carte postale d'été, ou le dire haut, juste pour le rythme facile de la rime. On peut le lire pour rire, pour s'émouvoir, pour s'attarder sur le panache de son héros. Pour bien dormir, on peut prendre le soir, un dialogue au hasard, et faire une toilette de chat de l'esprit, juste avant de sombrer. On peut le prendre au petit déjeuner, pour se donner du coeur et une âme claire, juste une lampée avec son café. »

D'autres avis : Cathe , Cuné ...

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22/11/08

Êtes-vous passés à côté de...

Tobie Lolness, de Timothée de Fombelle ?

51lw4KdFwvL__SS500_Tobie Lolness, un millimètre et demi, appartient au peuple du grand chêne. Le père de Tobie, savant génial et sage, a refusé de livrer le secret d'une invention pour transformer la sève de l'arbre en énergie motrice. Furieux, le Grand Conseil a condamné les Lolness à l'exil dans les basses branches, territoire sauvage. Tobie y rencontre Elisha.

Il faut savoir que lire ce roman est un appel vers un ailleurs envoûtant et enchanteur. Pas seulement destiné à la jeunesse, ce livre est une invitation à la poésie, la philosophie et le respect pour l'environnement. L'arbre dans lequel vit le jeune Tobie détient un coeur qu'il faut sauver et préserver de la vilennie du terrible Jo Mitch. L'idée qu'une communauté s'affaiblit à force de subir la peur et l'humiliation fait émerger une étrange dualité entre l'amour et la trahison. Car dans ce roman on s'aperçoit bien vite qu'il est tout aussi facile de dénoncer et de s'en mordre les doigts, de combattre et de tromper les apparences.

Il y a cette volonté d'indétermination distillée par l'auteur et qui permet ce constat de rebondissements pour casser la routine et l'attente. Jusqu'à la dernière page, le souffle est tenu en haleine. Tobie Lolness est un garçon remarquable, qui ne manque jamais de ressources, malgré la somme d'épreuves offertes. Les personnages qu'il croise ont ces contours flous qui les rendent insaisissables. C'est une prodigieuse réussite, un joli monde sans magie, sans esprit surnaturel. C'est de la poésie, vibrante et touchante, accessible pour tous les lecteurs !

Prix Tam-Tam Je bouquine 2006 (Salon de Montreuil).

--) La série s'est faite connaître en avril 2006 avec un premier volume intitulé La vie suspendue ; la suite est parue l'année suivante avec Les yeux d'Elisha. Retrouvez-les en un seul volume, et avec une nouvelle couverture !   

 

Gallimard jeunesse, Octobre 2008 - 660 pages. 22€
Illustrations de François Place.

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21/11/08

Le dé d'Atanas - Hervé Picart

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Bon, je vous le confie tout de suite : ce roman a un charme fou ! Il vous emmène à Bruges, la ville perdue dans la brume et le froid polaire, avec ses canaux et son climat spectral. En bord de quai, se trouve une boutique baptisée L'Arcamonde. Il suffit de pousser la porte, d'entrer dans ce délicieux capharnaüm et de faire la connaissance, autour d'un lait chaud parfumé à l'anis, de Frans Bogaert. C'est un antiquaire cultivé, le Sherlock Holmes du bibelot mystérieux, qui cache dans son arrière-boutique un antre peuplé de créatures cybernétiques. En clair, notre homme sait allier les technologies modernes à la science infuse en un claquement de doigts !

Le roman s'ouvre sur l'arrivée d'une beauté pâle arborant une longue chevelure blonde - Mme Margaret Van Ostade. Elle a en sa possession un étrange dé hérité de son grand-père. Ce n'est pas un dé comme les autres, il est anormalement froid et résiste à toute source de chaleur. Aussitôt intrigué, Bogaert se lance dans une recherche frénétique pour percer le mystère de cet objet incongru.

Aidé de sa ravissante assistante prénommée Lauren, le sosie parfait de Lauren Bacall, notre gentleman distingué et érudit remonte la piste de la mythologie lituanienne et perçoit chez sa trop belle cliente un secret bien mal dissimulé.

Un régal, ce roman. Ce que j'ai surtout apprécié, c'est son atmosphère, son écriture et son invitation à décrypter l'énigme dans l'énigme. Alors que tout est gris et froid à l'extérieur, préférez lire ce trépidant roman au coin du feu ou sous la couette.

Il m'est très difficile de le classer : cela ressemble à un roman policier, mais l'enquête pourrait frustrer les plus aguerris, et pourtant il y a une chasse au trésor, une épopée façon Indiana Jones et un hommage sous forme de grâce et de canaillerie au cinéma de l'âge d'or hollywoodien. Les clins d'oeil fusent, les personnalités aussi troublantes qu'énigmatiques de Bogaert et son assistante ne sont pas sans rappeler certaines figures mythiques.

C'est envoûtant, sombre et voluptueusement nostalgique. C'est une parenthèse enchantée en cette saison triste et chagrine.   

Et comme l'indique la couverture, il s'agit de la première enquête de l'antiquaire... "le premier tome d'un grand roman-feuilleton moderne" ! A suivre.   

Le blog : http://arcamonde.hautetfort.com/

Le premier chapitre du Dé d’Atanas est disponible : vous pouvez le télécharger ici.

HERVE PICART - Le dé d'Atanas - chapitre 1.pdf

Le Castor Astral, novembre 2008 - 206 pages - 12€

12 volumes à paraître
L'orgue de quinte [ L'Arcamonde 2 ] : mars 2009

Les recettes de l'Arcamonde :

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Lait d’anis (anijs melk) à la façon de Bogaert

 

 

Pour un bon mug revigorant, porter à ébullition 25 centilitres de lait auxquels on ajoute trois étoiles de badiane (anis étoilé) et un clou de girofle. Laisser ensuite infuser dix minutes. Retirer badiane et girofle. Ajouter une cuillère à soupe de péquet de Liège ou de bon alcool de genièvre, ainsi qu’une cuillère à café de liqueur de mandarine (ou de Grand Marnier), et 7,5g de sucre (soit un morceau et demi). Mélanger. Redonner un petit coup de flamme si nécessaire car cela se déguste bien chaud quand tout gèle dehors…

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17/11/08

En espérant la guerre - Dominique Conil

517MbsEQeKL__SS500_Il y a 25 ans, les journaux ont consacré leur une à l'affaire Pierre Livi, le braquage du siècle, un mas encerclé, une centaine de gendarmes mobilisés, deux morts, une disparition et une femme - Anne Valetta - seul témoin de toute l'histoire. Et cette femme est restée muette, intransigeante, secrète, mystérieuse et donc fascinante.

Léon, jeune journaliste qui souhaite partir en reportage de guerre, se voit confier le gros dossier par son chef. L'eau a coulé sous le pont, peut-être aujourd'hui Anne Valetta va accepter de parler et avouer où est caché Pierre Livi. Mais le petit chemin qui mène à la Baume, où se terre Anne, est long, terre dure, pierres dénudées, ligne végétale et cours d'eau, mais le plus souvent caillasse et ronces poussiéreuses. Là où est la maison le silence est total, rien ne bouge sous le soleil de plomb.

Et puis c'est le malaise. Léon a une migraine fulgurante, il trouve refuge dans la maison fraîche et pas très lumineuse, Anne babille. Car elle accueille cet homme chez elle et le surprend en choisissant de raconter son parcours, mais sans question, sans réfléchir. Un peu comme si elle parlait seule, face à un miroir. Et en échange, elle n'attend rien. « Vous savez, vous ne devriez pas me parler et le regretter. Vous en avez trop dit. Des fois, les gens se mettent à vous haïr quand vous êtes leur dépositaire. »

Ce qui ressort de ce premier roman est le portrait saisissant d'Anne Valetta. Cette femme ne nous dit pas tout, derrière sa façade de Pénélope qui attend son Ulysse. Autant de fidélité désarçonne notre journaliste, lui-même empêtré dans une histoire sentimentale qui part à la dérive. Il n'est pas le seul à ressentir ce vertige de l'incompréhension : Carmen, la fille d'Anne, le dit tout de go. Cette histoire ne concerne que sa mère. « Pierre Livi, c'est propriété privée. Propriété d'Anne Valetta. C'est pas mon père, c'était son mec. J'ai eu que des contes et légendes. Tout ce que je sais, c'est que le héros, il ne s'est pas montré pour moi, que dalle. »

Le désenchantement résonne dans cette histoire, au même titre que l'espoir et la résignation. On y parle aussi d'engagement, d'illusion et de liberté. Anne Valetta raconte, le lecteur dispose. C'est sincèrement un roman d'ambiance où tout se passe dans cette vieille bâtisse qui porte un nom prémonitoire - le Baume du Mal. Et il y a la figure souveraine d'Anne Valetta, implacable et touchante, impénétrable et admirable. Forcément antipathique, agaçante. Mais qui marque.

Au commencement était une histoire d'amour, et elle s'est éternisée, pétrifiée dans l'attente... Ce premier roman en livre les pleins et les déliés avec une constante remarquable, une rigueur parfois déconcertante, car l'émotion est écartée. On s'enrôle dans une histoire de coeur comme on part à la guerre, avec la trouille au ventre et le chagrin d'en garder des cicatrices. Mais ça vaut le coup, rien que pour l'effervescence. Et Léon l'a bien compris. Nous aussi.

Très bon roman, très bien écrit.

Actes Sud, octobre 2008 - 174 pages - 18€

Merci à l'auteur !

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03/10/08

La petite cloche au son grêle - Paul Vacca

Attention, pépite ! Gros coup de coeur pour ce roman.
D'ailleurs, il est tellement incroyable que c'est presque lui faire injustice d'en parler, mes mots n'arriveront jamais à la cheville d'une telle histoire. Mais je vais essayer, par souci de vouloir partager mon amour pour ce roman. Et puis, comme il est écrit à un moment dans le livre : "Quel bonheur de partager un secret ! Maintenant, ils savent comme nous que ce livre est un grimoire empli d'heureux sortilèges."

L'histoire se passe dans un petit village du Nord de la France, au charme bucolique rafraîchissant et enchanteur. La Solène coule le long d'un sentier herbeux, à travers les sous-bois. Là, le jeune narrateur de 13 ans et sa mère Paola ont trouvé leur refuge et butinent l'air fleuri en laissant éclater leur bonheur. Il y a une vraie complicité entre eux, un amour grand comme le monde. Le père est témoin passif, mais pas totalement en retrait non plus. Il est le cafetier du village, il voue à son épouse une admiration sans bornes. En gros, tout le monde est beau, tout le monde est gentil et c'est la belle vie.

Non, bien sûr. La belle Paola est malade et doit se rendre à Paris pour des examens. Surtout ne pas inquiéter le garçon et prétendre qu'elle rend visite à une vieille tante. C'est juste une histoire de quelques jours... En attendant, notre jeune héros est amoureux d'une demoiselle qui le snobe. Avec son copain Mouche, il échafaude des plans tordus pour attirer son attention, mais le résultat n'est pas à la hauteur des attentes. Et puis, il y a aussi la prof de français, la terrible Mlle Jeannin, qui vante les barbaries et autres solécismes dans lesquelles se noient ses rédactions avec un sadisme écoeurant, et ce, devant toute la classe !

C'en est trop pour la mère. C'est vrai que son fils n'aime pas les livres et risque mal de devenir un grand écrivain. Sauf qu'elle ignore que ce même fiston est plongé, tous les soirs, dans un pavé aux longues phrases sinueuses, qui éveillent en lui des sentiments nouveaux et vertigineux. En rentrant d'une promenade, le garçon a trouvé un livre abandonné, qui appartenait à une femme belle comme le jour, il s'en est emparé et le cache sous son oreiller. Il s'agit de Marcel Proust, Du côté de chez Swann. "Je ne sais pas encore à quel point ce livre va changer notre vie."

La suite est une valse étourdissante entre les éclats de rire, la tendresse, l'envie et le désespoir. C'est beau à en pleurer ! J'ai longtemps cru qu'on allait échapper au chagrin tant l'auteur s'ingéniait à faire basculer les passages tristes avec ceux plus joyeux. Bien entendu, j'ai versé ma petite larme. Pourtant je ne voudrais pas qu'on charge ce roman d'un pathos gluant et déplacé, c'est tout le contraire. C'est une histoire d'admiration, d'amour et de grandeur. On peut aussi y voir un hymne formidable au pouvoir des mots et de la lecture, à son bienfait fédérateur (tout un village se mobilise pour créer un spectacle). Ne passez pas votre chemin et dévorez ce livre... il est magnifique !   

un grand merci à l'auteur de m'avoir fait partager ce plaisir de lecture ***

Philippe Rey, mars 2008 - 180 pages - 16€

L'avis de Cathulu

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30/09/08

La Promenade des Russes - Véronique Olmi

Sonietchka, treize ans, vit seule avec sa grand-mère Macha, rue Rossini à Nice. Cette dernière, née en 1901, se prétend être la seule survivante (encore en vie) de la Révolution Bolchévique et ainsi tout connaître du mystère Anastasia, la princesse disparue. Elle écrit de longues lettres au directeur d'Historia, les récite à voix haute à sa petite-fille, il faut qu'elle comprenne tout, qu'elle la soutienne et l'escorte pour se rendre à la Poste. Elles s'y rendent donc, à un train d'escargot, la grand-mère fière comme Artaban, la petite tétanisée et ennuyée de cette rengaine.

Ce qu'elle aimerait, c'est aller à la plage, profiter du soleil, se baigner, rêvasser sur un banc et non plus s'enfermer dans cet appartement sombre, encombré, qui sent la laque Elnet et la poudre de riz. Tout est dépassé, figé comme une image, Sonia a envie de tout chiffonner pour l'envoyer à la poubelle. Elle veut de la vie, de l'amour, un signe de tendresse. Sa mère est partie on-ne-sait-où, son père fait sa vie de son côté, seule reste sa grand-mère, trop protectrice. C'est la croix et la bannière pour mettre un pied hors du foyer. Un jour, elle ment et se rend en cachette à un rendez-vous fixé par Olga, sa mère.  C'est le point de départ d'une existence qui va foutre le camp.

L'histoire est racontée par l'adolescente de treize ans, ce qui donne beaucoup de fraîcheur, de légèreté, d'humour et de naïveté au récit. Cela masque le souci premier que présente l'intégration des étrangers dans un pays inconnu, pour Sonia c'est un problème voilé. Elle ne se sent pas russe, à l'instar de sa mère qui a choisi de fuir tout ce qui s'en approchait, elle ne se sent pas française non plus. Elle aurait aimé être une Camille Dubois, plus passe-partout, mais elle est Sonietchka, détentrice d'un flambeau que lui brandit sa Babouchka (et qui lui pèse franchement).

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La promenade des Russes n'est pas un roman historique, mais plutôt le parcours initiatique d'une demoiselle mal dans sa peau. Cela pourrait ressembler à une biographie romancée de l'enfance de Véronique Olmi, rien n'empêche d'y croire. Mais l'important n'est pas de savoir ce qui est vrai ou faux, inspiré ou fantasmé. On embarque facilement dans le coeur de ce récit, teinté de poésie, de blues, de drames familiaux, de grandeurs et décadences du royaume russe... On s'attache énormément à cette petite Sonia, une adolescente pas comme les autres, et qui le soir rêve dans son lit de se rendre à Manderley, à force de lire et relire Daphné du Maurier, dans le dos de sa grand-mère (vraiment une femme qu'on admire et qu'on ne comprend pas non plus). Elle est sèche, sévère, excessive, peut-être un peu toquée aussi.

On cernera mieux son histoire en ayant tout lu le roman,  pourquoi toutes les femmes de cette famille sont si vulnérables et comment le passage du relais, entre les générations, peut s'assurer sans peine ni heurts. Pour cela, le livre possède un charme secret qu'on ne soupçonne pas forcément à la première lecture, c'est simplement en laissant passer le temps qu'on se surprend à conserver une profonde tendresse et affection pour cette histoire (et pour les personnages !). Vraiment troublant, ce roman. Il est tourné vers la nostalgie, les non-dits, les secrets de famille, mais il n'est jamais morose pour autant. C'est un beau roman, pas facile à décortiquer mais on lui conserve, au chaud, un vrai sentiment de reconnaissance.

La promenade des Russes

Grasset, septembre 2008 - 248 pages - 16,90€

Véronique Olmi chez Auteurs TV (merci lily!)

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29/09/08

La réconciliation - Anne Constance Vigier

Sous cette couverture qui fleure bon le printemps, se trouve une histoire moins légère, centrée sur une femme, qui approche de la quarantaine, divorcée et mère de jumeaux, Alice et Antoine, âgés de quinze ans. Ces derniers s'envolent pour l'île de Gorée, deux semaines durant, et l'abandonnent à son triste sort : son père vient loger sous son toit. Parce qu'il doit suivre plusieurs examens médicaux, parce que l'hôpital se trouve juste en face de son appartement, parce que ça enlèverait une épine du pied de la mère, parce que c'est comme ça... La narratrice est effondrée, paralysée. C'est toute son enfance qui lui revient en pleine figure.

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Son père a été une véritable ordure, il n'y a pas d'autres mots pour le décrire. Il était violent, autoritaire, exécrable, irascible et méprisant. Il a saccagé ses souvenirs d'enfance, a ruiné sa vie de femme jusqu'au jour où elle a choisi son émancipation. Mais aujourd'hui c'est lui qui a besoin d'elle, il est malade, diminué, obligeant. Prendra-t-elle sa revanche ? Or, c'est autre chose qu'il se passe. De façon incongrue, cette cohabitation vient lui renvoyer son vrai visage d'épouse bafouée, de mère dépassée et de femme lasse d'un travail qui stagne (son livre, en cours de traduction). La narratrice est déprimée. Accueillir son père, c'est comme faire une thérapie avec des effets secondaires déstabilisants.

Et le lecteur ingurgite ce vague à l'âme avec un stoïcisme remarquable. On pourrait s'attendre à un certain marasme, à quelques règlements de compte, à des éclats et autres qualificatifs d'oiseaux. Que nenni. Nous récoltons de la tempérance, des doutes, une certaine asthénie et des dialogues de sourds. C'est une histoire rentrée, dans le sens où les deux protagonistes se contiennent, ne se touchent jamais, se parlent à peine et sans jamais se faire face. Il y a un fossé entre eux dans lequel tombe le lecteur, heureusement il n'y a pas de mal ! C'est juste qu'on s'attendait à autre chose de ce roman - une réelle confrontation.

Finalement l'auteur décide d'employer la situation conflictuelle, qu'implique la relation entre le père et la narratrice, pour brusquer cette femme dans son moi profond. Ce retour du père qui a besoin d'elle l'oblige à fouiller en elle, à décrypter et soigner ses petits bobos. Il faut la voir s'accrocher à ses enfants, qui eux recherchent à se détacher. Gentiment, mais sûrement. Sans y penser, ce roman finalement traite de sujets personnels, de l'enfance et de la maternité. C'est plus complet qu'on imaginait... J'ai bien aimé (mais je n'ai pas l'impression d'avoir su parfaitement le communiquer, dommage).

 

 

 

 

La réconciliation

Editions Joelle Losfeld, août 2008 - 138 pages - 13,90€

Du même auteur : Entre mes mains

Un repas entre un père et sa fille, entre huîtres et malentendus.
Anne-Constance Vigier lit un extrait de son dernier roman «La Réconciliation» :

http://www.libelabo.fr/2008/09/18/%c2%abla-reconciliation%c2%bb/

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26/09/08

Le choix des âmes - Olivier Larizza

Comment raconter la petite histoire de ce livre ?
En fait, il faut remonter le temps. Olivier Larizza est l'auteur du roman "Mon père sera de retour pour les vendanges" (Anne Carrière, 2001) que j'ai lu en février 2004 (oui, ça date!). J'avais beaucoup apprécié sa plume et son histoire. C'était déjà à propos de la première guerre mondiale, des Poilus coupés du monde, dans l'enfer des tranchées, déprimés et dégoûtés par le carnage dont ils seront les témoins. Ce petit roman se plaçait du point de vue d'un garçon de 10 ans qui attend le retour de son papa et va lire en cachette de sa mère les lettres qui lui révèlent l'atrocité du conflit.

C'était une approche séduisante et rafraîchissante. Mais Olivier Larizza n'a pas voulu en rester là, il revient sur le sujet de la guerre et des Poilus avec ce nouveau roman : "Le choix des âmes". On n'aura jamais tout dit, tout écrit sur cette prétendue "der des ders". Et c'est bon de ne pas oublier non plus.

Le roman s'ouvre sur cette phrase : "J'ai trente-deux ans et je vais mourir." Elle est prononcée par un soldat qui vit un vrai calvaire. Horloger de son état, installé à Nantes, il a été mobilisé et conduit au Vieil-Armand, une montagne d'Alsace surnommée HWK. Pas peu fier d'avoir tenté d'esquiver l'offensive - l'homme a perdu un doigt lors d'un entraînement  - il s'imaginait exempté pour rentrer chez lui, auprès de Natacha, sa jolie femme venue de Martinique. Mais l'Etat Major n'a eu aucune pitié.

Ce que notre malheureux confie à son carnet est un rapport sur les heures de combat, les pluies d'obus et la menace du gaz, la solitude, l'ennui, le désolement, la maladie et les rats qui galopent à leurs côtés. Vision très sombre et amère d'une guerre qui ne découvrait pas son vrai visage dans les journaux ! Pour le moral des troupes, on mentait, on cachait, on édulcorait. Sur le terrain, les hommes deviennent prêts à tout pour fuir ce gourbi (désertion, auto-mutilation, suicide). Tout plutôt que retourner au combat !

A force de voir ses camarades tombés comme des mouches autour de lui, notre narrateur a fini par craquer et secrètement choisi la date butoire de septembre. Il lui faut trouver une solution, lors de sa trop brève permission - durant laquelle il goûte très peu au retour d'une vie normale - mais il ne souhaite plus retourner sur le mortel HWK.

Confession sinistre, mélancolique, douloureuse d'un soldat perdu dans une lutte à laquelle il n'entend rien.
Ce récit révèle aussi la formidable solidarité entre les gars, l'amitié et les temps forts, quelques miettes de bonheur grapillées un peu honteusement. Mais l'instinct de survie trône.
Motivé par l'écriture de ce journal, tel un exutoire, le narrateur se découvre le goût de partager et raconter son histoire, en même temps que la fibre paternelle naît en lui.

Le Choix des âmes, qui paraît quelques semaines avant le 90e anniversaire de l’armistice de la Première Guerre mondiale, jette la lumière sur ce site hallucinant, classé monument national au même titre que Verdun et pourtant peu connu, où plus de 60 000 soldats français ou allemands ont trouvé la mort. C’est que son souvenir a toujours gardé quelque chose de tabou, tant la guerre y a éclaté dans sa logique la plus absurde. Source : Anne Carrière

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Un extrait, très convaincant sur la morosité ambiante, la rage teintée de désespoir de cet homme, résolu et lucide :

"Je ne sais pas si je dois persister à raconter cette guerre, à me perdre dans ses méandres, à nommer l'innommable. Parfois je me convaincs de ne coucher sur le papier que les moments agréables, les instants de joie, les rires et les nostalgies heureuses, les regards emplis d'émotions telles des ombres en duel... J'écris pour me soulager mais également, et surtout, pour qu'on me lise, plus tard. Je veux être lu, compris, aimé. Je veux qu'on se souvienne de moi et de ce que je pouvais faire de mon coeur, de mes neufs doigts : de la dentelle. De celle que je tresse avec la dixième phalange, qui m'est la plus chère : ma plume.

Ca fait bien longtemps, néanmoins, que je ne crois plus à la postérité. La postérité a été inventée pour les gens comme moi, comme nous, petits hommes bleus. Elle a été créée pour les esprits trop vifs ou trop rebelles ou trop gourmands d'une existence empêchée : dans le but de leur faire admettre qu'ils ne perdent rien à rater leur présent, à gâcher leur vie réelle, puisqu'une autre la prolongera, qui aurait la beauté de l'éternité. Ces salades, je ne les gobe plus ! Que ce soit en religion, sciences guerrières ou même littérature, je ne crois plus du tout à la postérité, je m'en fous ! D'abord, aucun corps ne peut profiter de sa prolongation spirituelle. Ensuite la postérité dépend de la survie de l'humanité et de sa bienveillance, or les deux me semblent salement compromises. La postérité est une imposture."

Le choix des âmes

Anne Carrière, septembre 2008 - 256 pages - 18€

Merci l'auteur !

 

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22/09/08

L'excuse - Julie Wolkenstein

Je tâtonne pour parler de ce livre, parce qu'il est remarquable et trouver les bons mots pour le décrire n'est pas chose facile ! Pour le résumer en quelques mots, dirons-nous, ceci n'est pas qu'un roman, c'est une enquête littéraire, un jeu de pistes. On suit l'héroïne - Lise Beaufort - dans sa collecte de sources (ou ressources) cachées lorsqu'elle prend possession de son héritage : une maison sur l'île de Martha's Vineyard, léguée par son cousin Nick, après le décès de la tante Françoise. Elle va y découvrir trois boîtes remplies de photos, de cassettes et d'un manuscrit intitulé Déjà-Vu.

Ce récit, écrit par Nick, entend démontrer que la vie de Lise a été copiée sur celle d'Isabel Archel, l'héroïne du roman de Henry James - Portrait of a Lady. Une relecture s'impose, décortiquant point par point ce fait avéré par Nick. De son côté, Lise pinaille. Elle lit cette longue dissertation en prenant des pauses, le temps de fumer, de boire du champagne et de flirter avec le skipper. Elle songe, soupèse et complète les passages brumeux. Car ils sont nombreux - Nick a beau prétendre avoir joué le rôle du cousin Ralph, secrètement amoureux d'Isabel Archer, il n'est pas autant l'observateur avisé et confiant !

A sa façon, Lise veut lui rappeller qu'il se trompe. Elle rembobine le film de sa jeunesse - exilée française, orpheline et riche d'un joli pécule, érudite, prétentieuse et effrontée, elle n'a jamais cessé de tracer son bonhomme de chemin par la force de son indépendance, son audace et son amour pour un certain Gilles (Gilbert Osmond ?). Au diable les coincidences - la maladie de Nick / Ralph Touchett ; la rencontre avec Marie / Madame Merle ; l'adoption d'Alabama / Pansy et l'inclination de Charles / Lord Warburton. Et j'en passe !

L'exposé de Nick est prodigieux, éloquent et tient parfaitement la route. La contre-attaque de Lise est à la hauteur de la verve de cette femme sensationnelle. Nos deux protagonistes sont quasiment ex-aequo. Et pourtant, l'histoire va connaître un singulier rebondissement : prise de doutes, Lise va vérifier si sa vie a vraiment été écrite par un autre, et si elle n'a fait que subir cette histoire, malgré elle.

IMGP6031

L'Excuse est un incroyable roman à tiroirs ; c'est un brillant exercice de style, un commentaire de texte instruit, le portrait d'une femme par le truchement d'une figure fictive, une chasse au trésor littéraire, une chronique sociale au charme Fitzgeraldien. C'est limpide, cultivé, mélancolique, construit comme un vrai labyrinthe, on aime s'y perdre, tracer son chemin, suivre des sentiers battus et battre la mesure avec ravissement. On sort étourdi, mais ravi.

Julie Wolkenstein, professeur de littérature comparée, auteur de l'essai "La Scène Européenne, Henry James et le romanesque en question" * met en application des années de passion au service de la littérature grâce à ce roman captivant et exceptionnel.

Je vous le recommande fortement !

Question subsidiaire : Faut-il avoir lu James dans sa vie pour plonger dans ce livre ? Je vous le conseille, chers amis lecteurs, mais ce n'est pas obligé que cette lecture remonte à la veille non plus. ;o)

L'Excuse

P.O.L, août 2008 - 345 pages - 20€

* éditions Honoré Champion, 2000.

Pour compléter vos achats : 

 

 

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