27/01/09

Magic Retouches - Françoise Dorner

Son père est couturier à Magic Retouches, il est veuf et reçoit souvent les visites de clientes qui se trémoussent devant lui ou dans la cabine d'essayage. La petite Justine, douze ans, n'est pas dupe et préfère c51vty3mtbkL__SS500_ourir à la boulangerie pour se changer les idées. Son père et elle ne se parlent pas, ils ne se comprennent pas. Ils mangent en silence, devant la télévision. Les informations font écho d'un tueur en série qui s'en prend à des adolescentes de l'âge de Justine, c'est révoltant mais que fait la police !? Justine sent monter en elle son âme de justicière, son prénom résonne comme la justice, dit sa grand-mère, Margot, quatre-vingt ans et un tempérament d'acier. C'est elle qui bichonne la petite fille, c'est elle qui lui donne la photographie de Geronimo et c'est elle aussi qui lui parle de l'histoire familiale, avec le soldat inconnu qui est leur valeureux aïeul, et le grand-père, décédé trop tôt, mais de façon héroïque. Les histoires de famille arrangées à la sauce de Margot pèsent un peu lourd dans la balance, le déséquilibre est flagrant, et Justine s'est saisie du flambeau en se lançant sur la piste du tueur à l'écharpe blanche, avec ses fléchettes en bois et son prénom en bandoulière.

Je pensais que ce roman allait être léger, il ne l'est pas vraiment. C'est raconté d'après la jeune adolescente de douze ans, qui souffre d'affection et se sent bientôt une vieille personne avec ses idées. Sa mère lui manque, son père compte sur le temps pour qu'elle grandisse toute seule, vite et bien. Et l'appartement ressemble à un mausolée où il fait tout gris, où chacun s'enferme dans son silence et sa solitude. Le tableau n'est pas fabuleux. De plus, Justine a un gros complexe dans ses relations avec les autres, elle déteste la promiscuité, elle manque très sérieusement de tendresse et on sent qu'elle est dégoûtée par les liaisons de son père avec ses clientes. Heureusement il y a la grand-mère Margot, quatre-vingt ans au compteur, en plus d'être une fieffée menteuse. Mais pourquoi raconte-t-elle toutes ces histoires ? Et surtout, n'empoisonnent-elles pas la tête de la petite Justine ? On ne s'improvise pas Miss Marple croisée avec Geronimo en un clinquement de doigts... Soulagement au final, l'histoire réussit l'exploit de nous toucher avec le sourire et d'éloigner tout spectre de désolation. Bon point, donc.

Albin Michel, 2009 - 150 pages - 14€

Françoise Dorner est également l'auteur de La fille du rang derrière et La douceur assassine

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Enfants perdus - Arnaud Rykner

 

41yF3IwkR_2BL__SS500_« C'est une maison de bord de mer, d'un autre temps, qu'on n'ouvre que le temps des vacances. C'est une maison comme beaucoup d'autres maisons, un peu plus grande peut-être. Une maison pleine d'histoires. Une maison pour les enfants. »

C'est l'été. Un homme et une femme accueillent des enfants dans une grande maison près de la mer. Ils sont jeunes, turbulents, bruyants. L'un d'eux, le premier arrivé, se sent différent et se place d'office en observateur. Il regarde la mer, il reste des heures perché dans l'arbre, il écoute, il réfléchit. Peu à peu on découvre que c'est un garçon qui contient une grande colère, qui retient une violence. Il s'esclaffe contre l'innocence de l'enfance, « cette chose idiote, monstrueuse », il ricane car lui voudrait « des cris qui n'ont rien d'innocent, des cris de rage, de haine, des cris de désir pas assouvi ».

Ce roman est faux, il paraît calme et tranquille, il ne l'est pas. Il raconte des jeux d'enfants, l'été, la plage. C'est un leurre. On pressent un drame, ou quelque chose s'y approchant. C'est trop paisible, ronronnant. On n'y adhère pas une seconde. La pression couve sous le capot, et ça menace d'exploser. Et effectivement, ça pète.
L'été va se terminer plus tôt cette année-là.

Rouergue, coll. la brune, 2009 - 92 pages - 10€

 

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26/01/09

L'usine à rêves - François Rivière

Charles Dulac, bibliophile et misanthrope, vit dans ses souvenirs. Enfant-acteur dans une aut9782221109700re vie et héros d'une célèbre série télévisée, il ne garde de cette gloire éphémère que de vieilles bobines de Little Charlie detective. Replié dans sa villa du Sud de la France, recevant de rares visites, dont celles de Fu, le chat des voisins, et de Najat, sa femme de ménage, Charles découvre la lettre de Nilo Pharel, qui le réclame sur son lit de mort. C'est très étrange, car Charles et Nilo n'ont jamais entretenu de bons rapports, à cause du fantôme de Teddy. Ce dernier a été le meilleur ami de Charles, mais aussi son grand amour. Cela s'est passé lorsqu'ils n'étaient que des adolescents insouciants à Hollywood, c'étaient les années 50, tout était permis et Charles était à un tournant de sa vie. On ne sait pas bien ce qu'il s'est passé, et c'est d'ailleurs tout le propos du roman, de remonter le fil du temps, de rembobiner le film et revivre la jeunesse dorée de Little Charlie.

C'est un roman très précieux, où se dégagent le souffle d'une époque dorée et le train de vie d'une société qui n'existe plus que sur des clichés. Avant de débuter sa carrière d'acteur, Charles évolue dans un monde échappé d'un roman de Marcel Proust. Il est orphelin, élevé par sa Granny Maud, qui est une femme sèche et snob, avare de tendresse (et pourtant elle collectionne les amants, sans éveiller le moindre soupçon). En vacances sur la côte basque, il va rencontrer le couple anglais, Donnie et Axel Bliss. Elle est scénariste, a un coup de coeur pour le jeune garçon et décide d'en faire sa vedette en s'inspirant de lui pour écrire sa série à succès. C'est la voie royale, chacun en tire son profit et Little Charlie est un gamin naïf qui va connaître à l'adolescence de grands bouleversements.

Jusque là, j'ai bu du petit lait, tant j'ai apprécié le moindre détail rapporté dans l'histoire. Ce côté rétro, raffiné et guindé ne cessait de me plaire. Et puis on passe à l'atmosphère sulfureuse d'Hollywood, c'est totalement différent. Les personnages aussi évoluent, avec des zones d'ombre qui rendent les surfaces moins lisses et doucereuses. Ce n'est pas toujours glorieux, mais cela reste captivant. Le roman sait nous happer, ne délivrant qu'en bout de course le drame qui a broyé la vie de Charles Dulac et de ses proches. Le personnage central souffre peut-être d'une absence de charisme, recommandé pour apprécier une lecture, mais finalement le charme est ailleurs, dans la mélancolie, dans le secret, dans l'ambiance surannée. Cette usine à rêves a le don de nous embobiner... et j'aime infiniment François Rivière ! 

Robert Laffont, 2009 - 210 pages - 18€

l'avis de la librairie Mollat, qui parle de « livre crépusculaire d'une vraie beauté »

 

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23/01/09

Le temps des miracles - Anne Laure Bondoux

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C'est l'histoire d'un petit français égaré dans le Caucase, Koumaïl n'est qu'un bébé lorsqu'il est sauvé d'un accident de train par Gloria, qui le recueille et l'élève. Mais le pays entre en guerre, il faut partir, marcher droit devant. A sept ans, le garçon connaît déjà les abris de fortune, la faim, le froid et la menace de voir la milice débarquer. Gloria et lui s'enfoncent toujours plus loin dans les montagnes, lient des amitiés avec d'autres compagnons de misère qu'il faut sans cesse quitter dans la précipitation. Cela n'entache ni leur énergie ni leur espérance, car Koumaïl sait qu'il est citoyen de la république française et qu'il s'appelle Blaise Fortune. Gloria lui a assez raconté son histoire pour qu'il la ressasse jusqu'à tomber de fatigue. Il sait qu'un jour il doit retourner chez lui et retrouver sa mère, d'ailleurs Gloria s'occupe de tout, pour traverser le continent et les frontières on peut lui faire confiance.

Quel merveilleux roman ! C'est une histoire d'exil qui me rappelle quelque part le roman de l'italien Fabio Geda car ce sont deux livres qui racontent le périple d'un jeune garçon parti sur les routes pour retrouver un être cher mais qui savent échapper à tout ennui, toute morosité et toute tristesse. Que dire, que dire... du charme fou, de l'écriture sans pareille d'Anne-Laure Bondoux, des personnages tous plus extraordinaires les uns que les autres, du message d'espoir derrière chaque chapitre, des petites larmes de bonheur, des promesses d'amour aussi, des histoires qu'il faut sans cesse se raconter pour se créer un monde meilleur, se réinventer et s'offrir une vie plus belle, pleine d'espoir et de lumière... c'est un peu tout ça, et bien plus encore. Je vous laisse le plaisir de la découverte, c'est mon autre roman coup de coeur du moment (avec celui de Fabio Geda).

Bayard, 2009 - 255 pages - 11,90€

http://letempsdesmiracles.bondoux.net/

l'avis de Gaëlle

 

 

 

 

 

 

D'autres romans d'Anne-Laure Bondoux : PépitesLes larmes de l'assassin

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22/01/09

Un mètre quatre - Anne de Rancourt

51gO1tVEj5L__SS500_Anne, mais tout le monde dit Nanou, a sept ans. Elle n'est pas très grande pour son âge, 1 mètre quatre sur le mur des tailles, et elle souffre d'une maladie du sang que les médecins n'arrivent pas à diagnostiquer. Mais c'est grave, disent-ils à la famille. Alors Nanou doit être courageuse, aidée par sa tante Alice fantasque et souriante, qui lui confie un grand cahier bleu dans lequel elle pourra écrire toutes les histoires qu'elle veut. C'est le rêve, surtout pour une petite fille qui vient d'apprendre à lire et écrire, et qui aime les livres et le dictionnaire. Elle ne comprend pas tous les mots qu'on emploie autour d'elle, mais elle les enregistre, ou elle improvise à sa façon, en parlant de la firmière, de stage ou de greve. C'est un charabia d'une simplicité bouleversante, mais pas du tout pleurnichard. Nanou est une fillette pleine de courage, qui en a un peu ras-le-bol d'aller à l'hôpital, qui pleure quand elle a mal avec les piqûres ou parce que sa grande soeur lui dit des méchancetés, mais il y a toujours la tante Alice qui dédramatise tout, qui explique les grimaces de sorcières dans le ventre, faites exprès pour embêter le monde, ou qui dit combien sa soeur Valentine se sent seule et triste, mais elle exprime sa colère maladroitement.

La tante Alice a une place très importante dans l'histoire, et on se demande où se trouve la maman (et ce n'est pas de bol non plus pour elle, mais non elle n'est pas morte !). Alors tout cela est caché derrière la ravissante couverture, pleine de naïveté. Pour un moindre mal ? Pas du tout, je rétorque. Car cette histoire n'est finalement pas tristounette, malgré son support. On a plutôt envie de sourire en découvrant l'inventivité de la petite fille, et son combat contre la maladie ressemble vite à une anecdote importune. C'est son regard aussi sur sa famille qui est touchant, très beau. Il y a beaucoup de candeur dans ce livre, au-delà de la maladie, de la souffrance et surtout des larmes. Tout ceci est vite recalé, la petite Nanou s'en charge.
A prendre ou à laisser (mais la 2ème option serait dommage).

Buchet Chastel, 2009 - 172 pages - 13€

Anne de Rancourt est aussi l'auteur de "Comment élever un ado d'appartement?" et "Je suis ronde et j'aime ça".

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18/01/09

Je n' suis pas un héros...

Accident de parcours - Jean Cavé

51FZ0XPLgbL__SS500_Un type imbuvable, Jean-Guillaume, est surpris un matin dans le lit de sa maîtresse, la jolie Alice. Ni une ni deux, il file au volant de son bolide pour rentrer chez lui où l'attendent épouse et petite chérie de 7 ans. En chemin, notre goujat heurte un corps, celui d'un enfant, qu'il abandonne en prenant la poudre d'escampette. L'étau se resserre quand Jean-Gui, journaliste, est convoqué en personne par son chef pour enquêter sur l'identité du chauffard en fuite, car dans le même temps on apprend que c'est le fiston du chef la victime ! Vous n'en pouvez plus ? Alors, encore une dernière pelle de charbon dans le feu, on découvre que le journal concurrent a aussi dépêché un journaliste sur place, et il s'agit de la ravissante Alice ! Bah oui. Et tout ça en moins de 50 pages !
Ce n'est pas une histoire qui révolutionnera le genre du roman noir, tous les éléments sont intégrés, et l'histoire est assez stressante. Toutefois le personnage de Jean-Guillaume est absolument indigeste ! Impossible de compatir à son calvaire, de prendre goût à ses actions, de cautionner ses mensonges. Non, non, non. Et puis l'écriture, dans ce livre, est agaçante, trop saccadée. Cela ne prend pas. Je passe.

Plon, 2009 - 259 pages - 19,50€

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Marche arrière - Valérie Saubade

41ObmyP922L__SS500_Divorcé, Vincent Verdun avait toujours entretenu de très bonnes relations avec son ex, Marianne, qui avait refait sa vie avec un minet, Pierre-Emmanuel (de vingt ans son cadet). Tous les dimanches soirs, Vincent avait pris l'habitude de s'inviter dans son ancienne maison pour y prendre l'apéritif, en toute cordialité. Oui, vraiment. Tout allait à merveille. Jusqu'à cette soirée d'octobre 2002, Vincent vient de s'acheter un 4x4, il fait un saut chez Marianne mais a une mauvaise manipulation en embrayant la marche arrière, et il écrase son ex-femme ! Leur fille Julie est témoin de la scène, elle accuse aussitôt son père qui passe devant un juge, la très coriace B. Lamotte-Choisy, auprès de qui Vincent doit se justifier. Il est innocent, il le jure. Hélas Pierre-Emmanuel ne peut témoigner car il est dans le coma. Les charges sont nombreuses contre Vincent, et quelques lettres anonymes viennent l'accuser en rapportant des faits peu glorieux sur sa vie intime. C'est l'occasion de rembobiner le film de son passé, on en tire les conclusions de son choix, mais Vincent Verdun fait figure du pauvre type, lâche et benêt, pas du tout charismatique. La fin du roman, d'ailleurs, ne m'a guère surprise (mais soulagée !).
C'est difficile d'aimer un roman quand on ne peut pas sentir le personnage central, lequel se révèle en plus le narrateur ! Donc, dur. Aucune empathie possible. Au contraire, une bonne dose d'irritation. Cependant l'histoire parvient à nous accrocher, pour le fin mot de l'enquête.
Verdict : ne jamais acheter de 4x4.

Anne Carrière, 2009 - 242 pages - 18€

Pour info : Valérie Saubade est l'auteur de l'excellent Happy birthday grand-mère.

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16/01/09

Au Bon Roman - Laurence Cossé

Des agressions successives, des victimes qui rapportent des faits hallucinants, des témoignages sur la présence de deux individus, et cette phrase « c'est pas du bon roman, hein? pas bon du tout », voilà comment tout débute. Pour Van le libraire parisien, c'est plus qu'un message, c'est une menace. Il avise aussitôt Francesca, son associée, pour porter l'affaire devant un policier érudit et passionné de littérature, Gonzague Heffner.

Tout a commencé avec l'idée d'ouvrir la librairie idéale, celle où on ne trouverait que les bons romans. Van et Francesca ont préféré confier à un comité d'auteurs contemporains, soit huit écrivains qui garderaient leur anonymat et prendraient un pseudonyme pour toute intervention, d'établir une longue liste de références incontournables. Ainsi naquit Au Bon Roman. L'entreprise est belle et honorable, elle connaît un franc succès dans le trimestre qui suit sa création. Puis, vient l'attaque. Elle est sourde, mesquine et laide. Elle se glisse parmi la clientèle, s'étale dans la presse et crée un débat vain. Que sont les bons romans ? Francesca et Van ont paré tous les coups, jusqu'à l'agression de trois de leurs grands électeurs. On ne joue plus dans la même cour. Ils pensaient accuser « un sous-ensemble de personnes qui ont en commun de considérer le livre comme quelque chose qui peut rapporter gros et la littérature comme un formidable filon », mais ils réalisent que l'ennemi est coriace, et deviennent amers à force de voir leur honnêteté traîner dans la boue. 

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Laurence Cossé signe un excellent roman qui débute comme une enquête littéraire, et se poursuit dans l'amour des livres, dans les pas de deux passionnés emportés dans leur tourbillon de projet fou, avant de sombrer lourdement dans la triste réalité. Après un démarrage sur les chapeaux de roue, portée par l'exaltation d'une intention louable, l'histoire va effectivement devenir plus profonde, passant de l'angoisse du débutant qui veut bien faire au revers de la médaille et la rançon du succès, révélant au passage les coulisses du monde des libraires et les rouages de la presse, de l'édition etc. Petit à petit, l'histoire s'appesantit. L'excitation du début s'est éteinte, les protagonistes sont usés, moins pêchus. Mais cela reste toujours incroyablement beau, touchant car sincère.

Parce que loin des tracas de gestion et d'organisation, s'inscrit aussi dans ce roman une très belle histoire d'amour. Enfin, n'hésitons pas à évoquer l'amour au pluriel. Ce sentiment est partout, derrière chaque étagère ou pile de livres. Il y a tout d'abord la relation si particulière entre Van et la jeune Anis, rencontrée au hasard dans le sous-sol de sa librairie de fortune, à Méribel. Mais aussi la belle amitié entre Van et Francesca, cette femme superbe, grande, mystérieuse, qui traîne un chagrin lourd comme deux valises pleines à craquer. Et enfin, il y a l'amour des livres, de la littérature. Tout court. C'est à travers la belle utopie du Bon Roman, une librairie de rêve et faite pour rêver, qu'on retrouve ce sentiment qui nous entraîne vers un être ou une chose.

En bref, c'est un bon roman, oui un très bon roman digne de ce nom. 

Gallimard, 2009 - 497 pages - 22€   

A votre tour, quels sont les bons romans que vous rangerez dans la librairie idéale ?

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15/01/09

Une femme sans qualités - Virginie Mouzat

Sous forme d'une lettre qu'elle adresse à l'homme qui la convoite, la narratrice se met à nu. C'est une très belle femme, qui attire le regard. Toutefois, son corps à l'intérieur est vide, creux, en béton. A dix-sept ans, elle apprend qu'elle est stérile. Cette nouvelle ne fait que conforter une prescience confuse, celle de pouvoir rompre avec « la race des femmes, avec les enceintes et les autres, et à travers elles avec la maternité, avec cet immense esseulement de l'enfance, avec les larmes et la défaite ». Un médecin lui prescrit des médicaments, pour tricher, pour donner une apparence féminine. Faire comme si. Car au fond d'elle, elle sait que rien n'est juste. Qu'elle ment. Elle est différente des autres femmes, elle se pose en retrait. Elle se retranche dans sa bulle de détresse.

A l'homme qu'elle vient de rencontrer en Chine, elle choisit donc d'écrire cette longue lettre où elle parle d'elle en expliquant son incapacité d'aimer, d'éprouver du désir, de jouir. Elle est impuissante.

En près de 200 pages, elle nous livre une facette inattendue, celle d'une femme en colère ou d'une femme amoureuse. Elle tient à distance, mais elle attend aussi cet homme mystérieux, qui s'éloigne d'elle et qui la rappelle toujours. C'est une histoire qui se construit, qui n'est pas évidente. C'est comparable à cette maison que la jeune femme a su dénicher sur Ibiza, c'est une fermette farouche, pas très belle, en marge du marché, mais que la propriétaire refuse de céder. Il faut alors du temps pour l'approcher, l'amadouer, la sentir.

En fait, j'ai beaucoup aimé ce premier roman. Je l'ai trouvé captivant, dérangeant aussi, mais pas choquant. Chaque propos glissé par cette narratrice, parfois de façon crue et brutale, ne ressemble qu'à un cri de douleur, d'agacement et de ras-le-bol. C'est violent, tantôt lyrique, tendre, doux et amer. Envoûtant, sûrement.

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Pour preuve de mon enthousiasme, je glisse une pelletée de bouts du roman... cela vous parlera mieux ! 

« Je suis infiniment seule, ça ne se voit pas. Enfin, je préfère croire que ça ne se voit pas. Et je suis plutôt douée pour ça. J'ai commencé très tôt à être seule, bien avant de découvrir que le monde se partageait en deux. J'avais découvert qu'il fallait un passeport pour être admise par le monde. Certaines préfèrent qu'on dise d'elles, c'est une salope, d'autres, elle est gentille. Pour la première catégorie, il faut des nerfs d'acier. Je ne les ai pas. Quoique. J'ai donc opté pour la gentillesse, un trait de caractère poreux, une qualité passe-muraille qui permet de distribuer des coups sans que ça se voie et qui ménage mon état nerveux. Le risque ? S'entendre dire qu'on est ennuyeuse. Mais si je n'étais pas ennuyeuse. Je ne le suis pas et ne veux pas l'être, je m'en vais avant. Je ne donne pas de mes nouvelles. Je n'appelle pas pour en demander. Je peux faire semblant de rire et de parler, de m'intésser, mais en vérité rien ne m'intéresse. »

« Lorsqu'on tombe amoureux de moi, on tombe sur du vide. On ne le sait pas tout de suite, et toi moins que les autres.  »

« Des phrases venues de très loin, de l'enfance, de ce temps où s'édifient les mythes que la vie rend amers, m'assaillaient de toute part. Surgissait un rêve de reconnaissance mutuelle que je savais être un leurre violent. Je m'imaginais des serments intenables, j'imaginais les mots que tu ne disais pas parce que tu étais prudent, parce que tu étais dans la vie, la vraie, et que tu savais que les mots engagent ceux qui les croient. Tu ne voulais pas me faire croire. Tu ne voulais pas cette responsabilité. Et je t'en ai voulu de ne pas me plonger tout de suite dans le vertige des promesses. »

« Les hommes plaquent sur moi la panoplie de la femme fatale. Je laisse faire. J'énerve. C'est comme ça et peut-être davantage lorsqu'on s'aperçoit que je suis encore plus perdue que narcissique. J'énerve aussi parce que je fais de mon silence une réserve de mystère que peu de gens comprennent. Je suis affligée d'une immense incapacité à me mêler, et la paresse sociale préfère trouver là la manifestation de mon arrogance. »

« Rien n'est naturel dans mon monde et j'en revendique l'immense liberté. Pour moi, la fille à part, le mot filiation est banni et il n'y a rien à redire à ce phénomène. En moi, ça ne ressemble à rien. C'est un contrat, une enveloppe physique fabriquée à coups de chimie, qui s'est avérée très efficace, puisque, m'affirme-t-on, je suis incroyablement féminine. Rien qui se voie. Un peu de drame greffé sous la peau, c'est tout. Et tenter de vivre, prétendre vivre et s'étourdir de parades pour que les autres n'y voient que du feu. C'est donc, pour le restant de ma vie l'attitude : rendre invisible ce qui me constitue. »

« Même morte aux désirs, je continue de proposer mes leurres. Sans m'en rendre compte, j'ai posé ainsi les bornes de mon enfer, puisque résister seule à ce que tout le monde veut pour moi, c'est résister au monde entier. Ce monde entier dit en me voyant, elle est sexy. Je ne sais pas bien ce que ça signifie. Mais les hommes et les femmes autour de moi me réduisent à des seins, du cul, du sexe, du plaisir. On raconte qu'on se casse le nez sur moi, que ma douceur est en béton. »

Albin Michel, 2009 - 178 pages - 14,50€ 

 

 

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12/01/09

Juste pour le plaisir - Mercedes Deambrosis

Ce n'est pas facile de trouver les mots pour ce roman, mais une chose est sûre : il est bon, très bon !

Au début, au risque de s'y perdre, on s'accroche, on suit à travers les époques et les lieux différents plusieurs personnages en de courts chapitres qui se suivent sans relâche, à vous donner le tournis. Il y a par exemple un commissaire avec quelques années en plus, qui n'oublie pas une affaire douloureuse survenue pendant la guerre, avec le meurtre de trois jeunes filles qui étaient des voisines à Montreuil. Le dossier a été trop vite rangé dans les placards, cela continue de le hanter. Eté 1942, la famille Meïer est arrêtée pendant la rafle du Vel d'Hiv, sur simple dénonciation - pense la mère, un peu dégoûtée de confier les clefs de son appartement au mari de sa bonne, Germaine, qui ne donne plus de nouvelles. Il y a aussi un homme brun, une anguille ou un caméléon, on le voit se faufiler sur tous les sites en ruine et en guerre, il n'a pas de patrie, il n'a aucune moralité, ce type appelé Zacharie file des frissons dans le dos. Fin des années 80, en Allemagne, dans une tour abandonnée de tous, est retenu un prisonnier hors du commun, un criminel de guerre jugé à Nuremberg - un certain Rudolf Hess.

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J'ai déjà lu deux livres de Mercedes Deambrosis, qui est d'origine espagnole mais écrit en français. L'un était un roman léger, acide et amer, sur deux copines qui se retrouvaient après bien des années, elles s'arrêtent prendre un verre et papotent allègrement, et la conversation vire doucement à l'aigreur, attention aux révélations finales qui font bing bang boum. (cf. Un après-midi avec Rock Hudson). L'autre était un recueil de nouvelles dans lequel l'auteur n'hésitait pas à régler quelques comptes avec son pays à l'histoire douloureuse, meurtrie par une guerre civile, et soldée par une tuerie inutile et bête. Comme souvent dans toutes les guerres. (cf. La promenade des délices).

Ce que j'ai souvent constaté chez Mercedes Deambrosis, c'est de pouvoir calfeutrer les dénonciations sous un vernis de douceurs et de paroles gentilles, le genre de politesses glissées dans un sourire, et pourtant elles ne font pas dans la dentelle. Avec ce roman, Juste pour le plaisir, on assiste à un livre « qui a le rythme d'un thriller », un vrai roman noir, où la palette des personnages réunit des gens laids, fourbes, arrivistes, ou opprimés, violentés, bafoués, (« petites gens, salauds, trouillards, naïfs, crapules, femmes violentes, femmes écrasées »). Des bourreaux et des victimes. Des menteurs et des héros. Les périodes les plus troubles révèlent les âmes les plus sombres.

C'est comme un puzzle immense qu'on bricole en plus de 400 pages, et cela tournicote pendant longtemps. Cela a trait à la guerre, à l'occupation et à la collaboration, et par-dessus tout, aux actes des hommes, du commun des mortels sous la couche duquel peut dormir un dangereux tortionnaire. C'est stressant, curieux, d'une absolue et irrésistible cruauté. C'est très bon. 

Buchet Chastel, 2009 - 461 pages - 21€

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11/01/09

Le soir autour des maisons - Murielle Levraud

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L'histoire s'ouvre sur un paquet de café, de bon matin, la figure enfarinée, et l'attitude outrée. Il y a le couple Solange - Paulet, elle est toute discrétion, il a un balai coincé dans le postérieur. Elle ne vit que pour lui, s'efface mais s'étiole. Heureusement son amitié pour Brune-Olive la tire de son quotidien terriblement ordinaire. Elles sont régulièrement aperçues toutes deux bras dessus bras dessous dans la forêt, elles pouffent comme deux gamines, Solange est heureuse. Son amie est une femme forte, au tempérament bien trempé. Elle est mariée à Roland, un ancien taulard, désormais passionné de pêche.

La petite vie à La Garde, tranquille bourgade, est un cocon pour ses habitants, on y croise aussi le couple Diane et Josefa, autres figures emblématiques. L'une est un peu siphonnée, suite au passage de la remorque et de la comète et des deux "m". Elle a été prise sous l'aile de sa voisine d'en face, au grand dam de l'époux qui piaffe, car le temps passant, la voisine refuse que l'épouse regagne son foyer, sous prétexte qu'elle est toujours fragile...

Cela grince joliment dans ce roman, quand arrive le drame. Brune-Olive apprend une douloureuse nouvelle, elle a peu de temps pour agir et écrit deux cartons de lettres à envoyer pour faire semblant, pour après, comme si la vie allait continuer de couler paisible. 

C'est un très joli roman, pas long, qui est tendre et attendrissant. Jamais il ne se prend au sérieux, il met en scène des personnages colorés et attachants, le tout sur une note pleine de verve.

Vous obtenez ainsi une histoire délicieusement déjantée, mais pas loufoque. Cela ressemble davantage à une comédie vaudevillesque, pas trop lourde et bien digeste. On se régale, c'est parfait pour la détente et puis ça change des ambiances moroses. De la douceur, de la légèreté, c'est bien aussi.

Julliard, 2009 - 148 pages - 17€

 

L'éditeur le dit très bien : On ne s'ennuie jamais avec Murielle Levraud. Dans cette comédie farfelue, elle multiplie pour notre plus grand plaisir les situations invraisemblables, les quiproquos surréalistes et les coups de théâtre réjouissants. De son écriture enjouée qui regorge d'ingénieuses trouvailles, Murielle Levraud compose un univers naïf (au sens pictural du terme), ludique, enfantin et léger (même lorsqu'il s'agit d'y dépeindre des sujets graves) qui n'appartient qu'à elle.

Pour moi, cela ressemble à du Barbara Constantine.

Du même auteur, son premier roman est disponible en poche (pocket, 2007) : N'allez pas croire qu'ailleurs l'herbe soit plus verte... : Elle est plus loin et puis c'est tout

Précommandez : Le Soir Autour des Maisons

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